L’écriture
en terre inconnue

h

Écrit par Jill

Centre d’Art Contemporain Genève
Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre.
Jusqu’au 3.05.2020. Plus d’informations

Des artistes contemporains et des auteurs d’Art Brut se côtoient sans distinction dans cette exposition où l’écriture à la main est le support de langues secrètes, d’alphabets imaginaires ou de pulsions intimes. Les signes graphiques deviennent les mots de femmes et d’hommes qui ont peine à trouver une écoute dans la société. Ces langues nées dans la frustration et les revendications posent un éclairage particulier sur les voix féminines au cours du siècle dernier.

Scrivere Disegnando est le fruit d’une collaboration entre le Centre d’art contemporain de Genève et la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Andrea Bellini et Sarah Lombardi, respectivement à la tête de chacune des deux institutions, se sont trouvés un intérêt commun pour l’écriture manuscrite. Non pas celle transmise à l’école et fonctionnelle, mais celle dessinée et inventée pour communiquer sur des plans différents et dire autrement ses liens avec le monde visible et invisible.

Pour ce projet, les deux curateurs se sont intéressés à des expérimentations du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Leurs recherches se concrétisent dans l’exposition avec la sélection d’artistes contemporains, néo-avant-gardes et de créateurs d’Art Brut. Quelques 300 travaux sont ainsi réunis sur les trois étages du CAC. Le parti pris d’une présentation sans hiérarchie ni chronologie, dans un accrochage qui souligne ce qui rapproche, met en valeur la thématique en privilégiant la nécessité d’exprimer en dehors de toutes formes de catégories et même de rendre obsolète la distinction entre les artistes officiels et ceux de l’Art Brut. Ces œuvres révèlent un besoin impérieux de faire bouger les cadres du langage, d’écrire peut-être les signes d’une forme poétique insoupçonnés de l’âme humaine.

De l’esprit à la main

Les salles assombries de l’exposition annoncent en quelque sorte les charges émotives et intimistes qui habitent les œuvres en majorité sur papier. La présentation s’ouvre sur le robot Otto, une petite machine suspendue qui déplace une craie sur un grand tableau noir. La main artificielle, programmée par l’artiste lucernois Jürg Lehni, transcrit des mots dans un alphabet extraterrestre inventé au cours de transes par la célèbre médium genevoise Hélène Smith. La machine réincarne en quelque sorte son esprit et reproduit l’écriture sous sa dictée.

Cet hommage témoigne de l’aura de cette spirite décédée en 1929. Elle fut entre autres remarquée par les surréalistes, dont André Breton qui la cite à plusieurs reprises dans son essai sur « Le message automatique », publié en 1933 dans la revue Minotaure. Mais cet intérêt révèle aussi à une autre lecture de l’exposition qui est celle d’une prise de pouvoir par l’écriture, en particulier pour les femmes du siècle dernier. Leurs travaux deviennent le lieu d’une liberté inaccessible dans une société normative et patriarcale. La transmission d’un esprit ou de l’invisible à travers la main et son écriture est un moyen de se légitimer, une façon de reprendre le droit à savoir écrire et à avoir accès à des connaissances.

La revendication à créer sous l’inspiration de voix offre de très belles séries, comme celle de Laure Pigeon dont les traces à l’encre bleue laissent deviner des profils féminins et des noms, notamment ceux de ses proches. A noter que ses œuvres créées en secret, datées et classées par ses soins, n’ont été découvertes qu’après sa mort en 1965. Quant à Barbara Suckfüll, qui a séjourné en établissement au tout début du 20 e siècle, elle se distingue par de magnifiques dessins qui mêlent l’écriture à des éléments figuratifs. Elle s’inspire de son quotidien, dessine les contours de plateaux repas, nourritures, cuillères, en insérant aux compositions des
textes minutieusement et régulièrement écrits.

Prise de pouvoir par l’écriture

Cette idée de la transmission de l’esprit à la main entre en résonnance avec des travaux contemporains. Elle se retrouve par exemple dans la personnalité turbulente de Chiara Fumai. Cette protagoniste italienne de la contre-culture a mené une carrière fulgurante d’une dizaine d’années avant de mettre fin à ses jours en 2017.

Politisée et imprégnée par l’idée de télépathie, elle intervient dans la présentation avec une série de textes écrits d’un seul trait comme en état de transe. Associés à des collages, ils rapportent les mots de la féministe Carla Lonzi dont elle s’était déjà inspirée lors l’inauguration de la dOCUMENTA en 2012.

A cette approche radicale et pleine de colère, s’oppose la personnalité plus intimiste et poétique de l’anglais Michael Dean qui opte pour des constructions linguistiques dans l’espace. Il rédige et peint lui-même des textes, puis les insère dans des sculptures qui se déploient tels des sigles ou des dessins dans l’espace. Les mots incarnent des personnages comme cet homme courbé pris dans sa course ou ce « f » qui se tient debout dans toute son ambiguïté.

Le rapport de l’écriture au pouvoir est présent et même revendiquer par plusieurs artistes, comme par exemple Steffani Jemison. La jeune afro-américaine utilise des parties de mots et caractères graphiques qu’elle trouve dans des langues inventées notamment dans les prisons du 19 e siècle par des esclaves. Vidéos, performances, installations sonores et dessins servent sa pratique. Pour l’exposition, elle s’inspire de James Hampton. Un analphabète qui a laissé à sa mort, en 1964, un trône construit à partir de matériaux récupérés et un carnet de notes écrit dans une langue inconnue. L’artiste trace au pinceau ces signes sur des panneaux transparents qui semblent flotter dans l’espace, un peu comme si les caractères se déplaçaient en propageant les modulations d’une voix.

Très différente et impressionnante est la démarche de l’allemande Jenna Sutela qui s’appuie sur des données scientifiques. En recourant à un programme « machine learning » de l’intelligence artificielle, elle filme les mouvements de bactéries particulièrement résistantes qu’elle traduit ensuite par des sons issus du langage inventé par Hélène Smith. L’œuvre audiovisuelle nous montre un monde grouillant et microscopique tout en nous plongeant dans l’écoute d’un commentaire interprété en langue martienne. Un grand écart fascinant entre micro et macrocosme.

La démarche est significative de ce que l’exposition aspire : ouvrir les modes de lecture et d’une certaine façon déséquilibrer nos certitudes sur l’illusion d’une future communication planétaire et instantanée. A ce titre, la présentation clôture sur une proposition de Galaxia Wang qui nous initie à son univers intérieur en expérimentant une langue naturelle basée sur les couleurs, les sons et même les odeurs.

Avec des œuvres de

Douglas Abdell, Vincenzo Accame, Rosaire Appel, Tchello d’Barros, Gianfranco Baruchello, Tomaso Binga, Irma Blank, Nick Blinko, Alighiero Boetti, Marcia Brauer, Frédéric Bruly-Bouabré, Elijah Burgher, Axel Calatayud, Gaston Chaissac, Laura Cingolani, Guy de Cointet, Aloïse Corbaz, Dadamaino, Betty Danon, Hanne Darboven, Michel Dave, Michael Dean, Mirtha Dermisache, Emmanuel Derriennic, Jean Dubuffet, Giordano Falzoni, León Ferrari, Chiara Fumai, Pepe Gaitán, Jill Galliéni, Ryan Gander, Anne-Marie Gbindoun, Marco Giovenale, Rafael González, Josef Grebing, Giorgio Griffa, Mariangela Guatteri, Gustav, Elisabetta Gut, Brion Gysin, Ana Hatherly, Emma Hauck, Takanori Herai, Joseph Heuer, Susan Hiller, Steffani Jemison, Carlo Keshishian, Annalies Klophaus, Maria Lai, Fabio Lapiana, Jürg Lehni, Dwight Mackintosh, Kunizo Matsumoto, Viviane van Melkebeeke, Reinhold Metz, Henri Michaux, Miriam Midley, Bruno Munari, J.B. Murray, Francis Palanc, Giulio Paolini, Luca Maria Patella, Enzo Patti, Jean Perdrizet, Nathalie Perrin, Laure Pigeon, Renata Prunas, Justine Python, Svetlana Rabey, Carmen Racovitza, Judit Reigl, Jane Ruffié, Valeri Scherstjanoi, Salome Schmuki, Greta Schödl, Luigi Serafini, Jeremy Shaw, Hélène Smith, Ivana Spinelli, Martina Stella, Lina Stern, Laurence Sterne, Barbara Suckfüll, Jenna Sutela, Cecil Touchon, Louise Tournay, Jeanne Tripier, Pascal Vonlanthen, August Walla, Robert Walser, Galaxia Wang, Melvin Way et Adolf Wölfli

Crédits photos:

Vue de l’exposition Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre au Centre d’Art Contemporain Genève (29.01-03.05.2020).

© Centre d’Art Contemporain Genève. Photo : Mathilda Olmi